Interview de Roger Rua

Roger Rua, médecin libéral, spécialisé en médecine du sport. Il était précédemment président du Syndicat des Médecins Libéraux et assure la vice-présidence de l’association le « Club Des Acteurs de la Prévention ».

Bonjour Roger Rua. En tant que médecin généraliste, pouvez-vous nous dire comment les analyses participent à l’amélioration du diagnostic médical?

Les analyses font partie intégrante de la démarche diagnostic du médecin. Elles vont servir au médecin pour pouvoir proposer un traitement à son patient. Une fois qu’on a établi un diagnostic avec des analyses biologiques, le médecin propose un suivi thérapeutique. A cette occasion il établit un suivi biologique afin de voir l’évolution de la maladie.

Comment le biologiste et le médecin collaborent pour le suivi thérapeutique (cancer, diabète, ..) ?

La collaboration entre le biologiste et le médecin est indispensable au suivi thérapeutique. On imagine pas qu’il y ait un traitement sans suivi de la part du laboratoire d’analyse médicale d’une part, et du médecin généraliste de l’autre.

Le médecin doit jouer un rôle éminemment pédagogique en expliquant le pourquoi des choses, dans la démarche thérapeutique, pourquoi un traitement va agir sur tel paramètre. L’information du patient est en outre une chose essentielle pour l’adhésion au traitement.

Comment voyez-vous ce trio médecin/biologiste patient évoluer ?

Ce trio est très important et son évolution sera liée à l’évolution des technologies. On voit que les résultats biologiques sont très vites disponibles sur internet pour le patient, qu’ils peuvent être transmis au médecin par messagerie sécurisée. Grâce à cela, ce trio va pouvoir fonctionner quasiment « en direct » et c’est très intéressant pour suivre l’évolution des pathologies.

Concernant le numérique on est en attente d’un dossier médical informatisé autorisé par la loi, mais qui ne permet pas pour l’instant la transmission directe du laboratoire au médecin – sauf dans certains cas de messageries sécurisées – ce qui constitue un frein à cette immédiateté du résultat. Avec l’introduction des technologies nouvelles, le patient a encore plus de satisfaction autour de ces analyses biologiques, il a l’impression d’avoir son résultat rapidement, et c’est là où le trio va jouer un rôle important notamment en termes de pédagogie.

L’évolution actuelle fait qu’on ne peut pas empêcher ni nier le fait que la patient aille se renseigner de son côté, sur internet par exemple. L’information est libérée sur internet, elle peut être dangereuse dans la mesure où le niveau d’information du patient peut être insuffisant pour comprendre et il va être, la plupart du temps, perdu. Mais ça peut aussi être un facteur incitatif pour aller voir le médecin prescripteur d’indications thérapeutiques.

Les médecins aujourd’hui tiennent compte du fait que le les patients vont sur internet. Ils assurent une pédagogie qui s’est modifiée avec le temps, le médecin n’est plus le seul à avoir l’intégralité du savoir. Il faut absolument que le médecin au départ dans la prescription et le médecin biologiste ensuite dans la délivrance donnent l’indication que de toute façon il faut interpréter les résultats. Le médecin doit pouvoir assurer l’accompagnement des résultats et les confronter à la pathologie du patient.

C’est essentiel que chacun joue son propre rôle. Si le médecin biologiste peut expliquer les résultats, sa façon de la faire est personnelle, et si le patient va ensuite voir son médecin et a une seconde explication différente, ça peut poser problème. Par expérience, quand le patient va chercher ses résultats, le biologiste essaye de dire « pour moi les résultats sont plutôt bons, vous devez de toute façon aller voir votre médecin ». Les biologistes sont je pense totalement intégrés dans la démarche complémentarité avec le médecin.

Le médecin a-t-il selon vous un rôle à jouer dans la diffusion d’information sur l’importance de l’examen biologique préventif auprès du grand public ?

C’est essentiel que le médecin traitant soit déjà un acteur de prévention lui-même et que dans cette action il incorpore la biologie, car c’est un pilier essentiel de la prévention. Les médecins traitants doivent opérer cette révolution: ils ont une première mission curative, les gens sont malades, ils viennent les voir. Ils devraient avoir une deuxième activité pédagogique de prévention où ils installent la prévention comme une nouvelle dimension de la santé en France. Il faut responsabiliser la personne sur son capital santé et non pas compter sur la société pour agir à sa place. Dans ces cas-là la biologie sert de support à cette prévention et cette responsabilité comportementale du patient – ou plutôt de la personne en apparence en bonne santé – devient importante.

C’est une véritable révolution que j’essaie d’installer depuis des années en France, avec la création des consultations de prévention à des âges clés, à l’adolescence, entre 20 et 30 ans puis entre 50 et 60 ans pour éviter certaines maladies comme les maladies chroniques qui sont aujourd’hui un véritable fléau. Tandis que dans certains pays certains « mauvais comportements » (boire de l’alcool, fumer…) se traduisent par des pénalisations dans les cotisations sociales, en France on pourrait positiver le bilan prévention et créer de véritables incitations.

Quelles sont vos attentes envers le biologiste, en tant que médecin d’une équipe de sportifs de haut-niveau ?

J’ai la chance de suivre des équipes de professionnels comme l’équipe de basket de France. Ce qu’on attend de la biologie c’est de la prévention essentiellement. On va se servir de la biologie pour faire de la prévention, comme faire un bilan annuel ou pour certains athlètes de très haut niveau un bilan trimestriel, qui permet de suivre l’évolution de la santé de l’athlète et de prévenir une dérive ou un problème. De même que l’analyse biologique pourra servir la lutte anti-dopage. La biologie fait partie intégrante de la prévention que nous essayons de mettre en place dans la médecine du sport.

Cette démarche de prévention que vous développez auprès des athlètes est-elle applicable au grand public?

La médecine du sport est une sorte de laboratoire ; c’est un souhait que nous essayons de porter aussi auprès du grand public. La biologie a un rôle éminemment important pour essayer d’étayer cette prévention. Le système français est axé sur la curatif et trop peu sur la prévention. On a besoin aujourd’hui d’assurer cette prévention pour diminuer le nombre de maladies chroniques, et là l’association entre la biologie et la prévention est extrêmement importante.

Nous avons proposé notamment avec le « Club des Acteurs de la Prévention » la mise en place d’une consultation de prévention à 16 ans pour essayer de stimuler la prise de conscience d’une responsabilisation individuelle. Aujourd’hui un(e) jeune peut à 16 ans choisir son propre médecin traitant. Il faudrait donc que cette consultation soit faite sous forme d’obligation ou en tout cas d’incitation forte pour que le jeune, à priori non malade, puisse à cette occasion disposer d’éléments de prévention sur sa santé, des éléments sur son alimentation, son activité physique. Ce serait aussi l’occasion de donner les clés du système de soin, lui expliquer comment ça marche, qui aller voir dans tel cas etc…

Un jeune de 16 ans a-t-il les informations suffisantes pour choisir en toute connaissance de cause ses professionnels de santé ?

S’il n’y avait qu’un catalogue de choix dans lequel le jeune serait amené à choisir, ce serait effectivement une mauvaise chose ; l’intérêt de la médecine libérale, de la médecine de proximité est qu’une zone de confiance est faite autour du professionnel et se transmet d’une certaine façon. Cette proximité de confiance est très importante par rapport à un catalogue impersonnel. Il y a une patientèle qui fait confiance à un professionnel et qui transmet cette confiance à son entourage.

Les laboratoires font partie du système, comme les autres professions de santé: le pharmacien, le kiné, le podologue fait partie de ce système de proximité. Heureusement, en France, on a encore la liberté de choisir son laboratoire. Cette liberté de choix est un des piliers de notre système. Si on l’enlève, vous êtes obligé selon votre quartier d’aller voir tel médecin, tel pharmacien qu’il soit bon ou pas, qu’il vous plaise ou pas. C’est aujourd’hui une liberté qui n’est pas évidente, et on se bat pour garder cette liberté de choix pour tout le monde.

Le médecin généraliste est-il à votre avis au fait de l’éventail des potentiels que présente la biologie médicale?

L’éventail des possibilités est tellement grand, les progrès en biologie sont tels que le médecin généraliste ne peut plus tout savoir comme il le faisait il y a 30 ans, et il est obligé de se former. Cette formation aujourd’hui n’est pas facilitée, or il faut y apporter des solutions; par exemple, la formation pourrait être commune entre les biologistes et les médecins généralistes, pourquoi pas créer des modules communs où chacun pourrait amener sa vision des choses ?

La formation continue des médecins libéraux pose beaucoup de problèmes : il n’y a pas d’investissements suffisants. Il y a eu le DPC, différentes réformes, mais on n’est pas au niveau où les connaissances puissent être amenés à chacun. Les médecins font tous leurs efforts personnels pour se former, aller dans des colloques, lire, mais il n’y a pas d’organisation pédagogique suffisante.

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